Pilier discret du vestiaire, la derby (laçage ouvert, cou-de-pied à l’aise) navigue entre registres formels et détente maitrisée. Certes, les sneakers dominent l’espace urbain et les mocassins regagnent du terrain. Mais, la derby, elle, s’ajuste sans bruit aux nouveaux codes. Faut-il encore la considérer comme un choix de premier plan lorsqu’on rationalise sa garde-robe ? L’examen des collections récentes et des usages quotidiens montre une constante : ce soulier reste pertinent dès lors qu’on choisit la bonne architecture, la bonne matière et la bonne semelle. Où se joue l’équilibre, sinon dans ce trio ?
L’intemporalité d’un classique revisité
Le laçage ouvert, garants cousus sur l’empeigne, offre une amplitude que le Richelieu n’accorde pas toujours, notamment pour les cous-de-pied forts. C’est cette ergonomie qui explique en partie la longévité du modèle : confort d’enfilage, maintien stable, facilité d’ajustement au fil de la journée. Aussi, les marques conservent l’ossature historique tout en affinant les proportions : empeignes plus épurées, quartiers légèrement allongés, cambrures mieux dessinées. Résultat : une silhouette moins stricte qu’hier, plus juste aujourd’hui.
On trouve désormais sans peine des modèles de derbies pour homme qui marient savoir-faire (coutures nettes, trépointe régulière) et solutions de confort actuelles (premières de propreté amortissantes, montages souples). La question n’est donc plus « classique ou moderne », mais « quelle derby pour quel usage ? » À vrai dire, la même paire peut escorter un complet en flanelle comme un jean brut si la construction suit : bout lisse, profil élancé et semelle fine pour le bureau ; cuir texturé et gomme épaisse pour la ville du weekend.
Tendances actuelles : volumes et textures
L’évolution la plus lisible concerne la semelle. Ces dernières saisons, les profils se sont épaissis : gomme de 8 à 12 mm, parfois crantée type « commando », talon porté autour de 25 à 30 mm. Pourquoi ce virage ? D’une part, l’adhérence et l’endurance au quotidien, d’autre part, une assise visuelle qui répond aux pantalons plus amples. La derby cesse ainsi d’être cantonnée au bureau pour devenir un ancrage de silhouette. Faut-il y voir un simple effet de mode ? Pas vraiment : la montée en puissance des coupes droites et larges réclame un soulier à la carrure compatible.

Par ailleurs, la matière change la lecture. Le traditionnel cuir lisse noir partage désormais l’affiche avec le daim, le nubuck et les cuirs grainés. Ces textures assouplissent le propos et réduisent la phase de rodage. Les gammes chromatiques se déplacent vers des bruns profonds (chocolat, tabac), un bordeaux feutré, parfois un vert forêt mesuré. Tout est affaire de dosage : un grain fin et un brun sombre restent recevables en contexte formel, tandis qu’un velours sable sur gomme crantée assume un registre plus « workwear » chic.
Maitriser l’art des associations
La réussite passe d’abord par la gestion des longueurs. Ourlet au-dessus de la tige (0 à 2 cm) ou léger roulottage d’un revers : on évite les cassures multiples sur le cou-de-pied et l’effet tassé. Chaussettes ? Contraste franc si la tenue manque de relief, ton sur ton si la palette est déjà chargée. Toutefois, gardez une règle simple : un volume de semelle plus généreux requiert un bas au tombé net.
Reste le choix des détails. Une brogue (bout fleuri, perforations) s’accorde naturellement à des étoffes texturées (tweed, chevrons, flanelle brossée) et aux tenues dépareillées. À l’inverse, un plain toe au bout lisse sert les environnements formels et les lignes minimalistes. L’entretien n’est pas un supplément d’âme, mais la condition de l’élégance : brossage après port, crémage toutes les 4 à 6 semaines selon l’usage, imperméabilisation raisonnée sur daim et nubuck. Un cuir nourri garde son galbe, une semelle tanée se tient, et la chaussure conserve sa tenue au fil des saisons.